Printemps des poètes 2012


 

 

La Médiathèque vous invite à lire son choix de poèmes…

Nounours

Moi, je dors avec nounours,
Dans mes bras,
Et le soir,
Je lui parle tout bas,
Je lui raconte tous mes petits ennuis,
Moi, je dors avec nounours,
Dans mon lit.

Au clair de la lune

 

Sur la route allait un forgeron

Qui transportait une enclume

Pour aller casser des cailloux ronds

Au clair de lune au clair de lune.

  Il suait comme un forgeron

Le manipulateur d’enclume

Il trouvait le temps long long

Au clair de lune au clair de lune

 Enfin voici un caillou rond

Qu’il dispose sur l’enclume

Il lève son marteau donc donc

Au clair de lune au clair de lune

 Et tape comme un forgeron

Sur le caillou rond qui s’allume

Les éclairs dans la nuit ding dong

Rivalisent avec la lune

 Et lorsque tout se fut éteint

Pose sa tête sur l’enclume

Le forgeron bien fatigué ron ron

Au clair de lune au clair de lune

Raymond Queneau

 

Maintenant j’ai grandi

Enfant

J’ai vécu drôlement

Le fou rire tous les jours

Le fou rire vraiment

Et puis une tristesse tellement triste

Quelquefois les deux en même temps

Alors je me croyais désespéré

Tout simplement je n’avais pas d’espoir

Je n’avais rien d’autre que d’être vivant

J’étais intact

J’étais content

Et j’étais triste

Mais jamais je ne faisais semblant

Je ne connaissais le geste pour rester vivant

Secouer la tête

Pour dire non

Pour ne pas laisser entrer les idées des gens

Secouer la tête pour dire non

Et sourire pour dire oui

Oui aux choses et aux êtres

Aux êtres et aux choses à regarder à caresser

A aimer

A prendre ou à laisser

J’étais comme j’étais

Sans mentalité

Et quand j’avais besoin d’idées

Pour me tenir compagnie

Je les appelais

Et elles venaient

Et je disais oui à celles qui me plaisaient

Les autres je les jetais

 

Maintenant j’ai grandi

Les idées aussi

Mais ce sont toujours de grandes idées

De belles idées

D’idéales idées

Et je leur ris toujours au nez

Mais elles m’attendent

Pour se venger

Et me manger

Un jour où je serai très fatigué

Mais moi au coin d’un bois

Et les attends aussi

Et je leur tranche la gorge

Je leur coupe l’appétit.

 

Jacques Prévert.

La poupée malade

Je sais enfin pourquoi
Ma poupée est malade
Chaque nuit, en cachette,
Elle fait sa toilette
Et court au bal masqué
Où les pierrots poudrés
Et les polichinelles
Ne dansent qu’avec elle,
C’est un chat du quartier
Qui me l’a raconté,
« Très bien, mademoiselle,
Avec une ficelle
Je vous lierai, la nuit
Au pied de votre lit ! »

Maurice Carême

Où sont les enfants ?
Dans un grenier
Plein d’or et d’araignées
Cachés dans leurs costumes
A déranger la lune

Dans un champ
Des heures entières
A regarder tourner les moulins blancs
Et à passer comme le lézard
De la pierre à l’éclair

Dans un arbre
Jeté dessus de l’orage
Ils lancent des lianes
Pour pêcher des torpilles

Où sont les enfants ?

Dans les rues
A marcher dans les feuilles, à brûler
Des feux rouges
A essayer d’user les murs
Avec leurs mains, leurs cris et leurs tatouages

Dans l’espace
Ils commencent un monde
Où sont les enfants ?
Ils sont loin devant

Poème extrait de Des étoiles sur les genoux, Le Farfadet bleu, 2000 – Catherine Leblanc

 

Page d’écriture

Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize…
Répétez ! dit le maître
Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize.
Mais voilà l’oiseau-lyre qui passe dans le ciel
l’enfant le voit
l’enfant l’entend
l’enfant l’appelle :
Sauve-moi joue avec moi oiseau !
Alors l’oiseau descend
et joue avec l’enfant
Deux et deux quatre…
Répétez ! dit le maître
et l’enfant joue
l’oiseau joue avec lui…
Quatre et quatre huit
huit et huit font seize
et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?
Ils ne font rien seize et seize
et surtout pas trente-deux de toute façon
et ils s’en vont.
Et l’enfant a caché l’oiseau dans son pupitre
et tous les enfants entendent sa chanson
et tous les enfants entendent la musique
et huit et huit à leur tour s’en vont
et quatre et quatre et deux et deux
à leur tour fichent le camp
et un et un ne font ni une ni deux
un à un s’en vont également.
Et l’oiseau-lyre joue
et l’enfant chante
et le professeur crie :
Quand vous aurez fini de faire le pitre !
Mais tous les autres enfants écoutent la musique
et les murs de la classe s’écroulent tranquillement
Et les vitres redeviennent sable
l’encre redevient eau
les pupitres redeviennent arbres
la craie redevient falaise
le porte-plume redevient oiseau.

(Jacques Prévert)

Enfin, je vais à l’école

Quand j’avais un an
Tout était si grand.
Quand j’avais deux ans
C’était non tout le temps.
Quand j’avais trois ans
Je parlais souvent.
Quand j’avais quatre ans
J´avais toutes mes dents.
Enfin, je vais à l’école
J’ai cinq ans, je suis grande.
Enfin, je vais à l’école
J’ai cinq ans, je suis grand.

 

L’enfance

Qu’ils étaient doux ces jours de mon enfance
Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,
je coulai ma douce existence,
Sans songer au lendemain.
Que me servait que tant de connaissances
A mon esprit vinssent donner l’essor,
On n’a pas besoin des sciences,
Lorsque l’on vit dans l’âge d’or !
Mon coeur encore tendre et novice,
Ne connaissait pas la noirceur,
De la vie en cueillant les fleurs,
Je n’en sentais pas les épines,
Et mes caresses enfantines
Étaient pures et sans aigreurs.
Croyais-je, exempt de toute peine
Que, dans notre vaste univers,
Tous les maux sortis des enfers,
Avaient établi leur domaine ?

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.

Gérard de Nerval, Poésies de jeunesse

 

 

 Le Cancre

Il dit non avec la tête

mais il dit oui avec le cœur

il dit oui à ce qu’il aime

il dit non au professeur

il est debout

on le questionne

et tous les problèmes sont posés

soudain le fou rire le prend

et il efface tout

les chiffres et les mots

les dates et les noms

les phrases et les pièges

et malgré les menaces du maître

sous les huées des enfants prodiges

avec des craies de toutes les couleurs

sur le tableau noir du malheur

il dessine le visage du bonheur.

                                                                                            Jacques Prévert (1900-1977)

 

 

La Ronde autour du monde

 

Si toutes les filles du monde voulaient s’donner la main,

Tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.

 

Si tous les gars du monde voulaient bien êtr’marins,

Ils f’raient avec leurs barques un joli pont sur l’onde.

 

Alors on pourraient faire une ronde autour du monde,

Si tous les gens du monde voulaient s’donner la main.

 

Paul Fort  (1872-1960)

 

 

            L’enfant du cataclysme

L’enfant du cataclysme joue avec les rayons

au cœur du réacteur maintenant massacré.

La Nature a broyé, en sa férocité,

le joujou de l’humain, fruit de sa déraison.

De l’aberrant humain le digne rejeton,

dans la centrale cassée toujours fumante

l’enfant du cataclysme joue avec les rayons,

insouciant des émanations latentes.

Il rit, il danse et gambade dans les gravats,

incongru spectateur du théâtre à neutrons.

L’enfant du cataclysme joue avec les rayons,

là où la centrale dans le temps s’éleva.

Ses pairs l’ont abandonné à sa condition

mais il rit de ce machiavélique cadeau.

Il pousse dans les décombres la roue du vélo ;

l’enfant du cataclysme joue avec les rayons.

 

 

Clown

Je suis le vieux Tourneboule
Ma main est bleue d’avoir gratté le ciel
Je suis Barnum je fais des tours
Assis sur le trapèze qui voltige
Aux petits, je raconte des histoires
Qui dansent au fond de leurs prunelles
Si vous savez vous servir de vos mains
Vous attrapez la lune
Ce n’est pas vrai qu’on ne peut pas la prendre

Moi je conduis des rivières
J’ouvre les doigts elles coulent à travers
Dans la nuit
Et tous les oiseaux viennent y boire
sans bruit
Les parents redoutent ma présence
Mais les enfants s’échappent le soir
Pour venir me voir
Et mon grand nez de buveur d’étoiles
Luit comme un miroir.

 

                        Couleur Bonbons

 

Lorsque je suis en colère

Je croque des sucres d’orge verts ;

Lorsque je suis un petit ange

Je suçote des sucettes oranges.

Lorsque je me sens tout chose

Je mâchonne des boules de gomme roses.

Lorsque je me sens très bien

Je me régale de caramels bruns.

Lorsque je veux que tout bouge

J’avale des berlingots rouges.

Lorsque je suis de bonne humeur

Je dévore toutes les couleurs.

 

 

L’enfant qui a la tête en l’air

L’enfant qui a la tête en l’air
Si on se détourne, il s’envole.
Il faudrait une main de fer
pour le retenir à l’école.

L’enfant qui a la tête en l’air
ne le quittez jamais des yeux :
car dès qu’il n’a plus rien à faire
il caracole dans les cieux.

Il donne beaucoup de soucis
à ses parents et à ses maîtres :
on le croit là, il est ici,
n’apparaît que pour disparaître.

Comme on a des presse-papiers
il nous faudrait un presse-enfant
pour retenir par les deux pieds
l’enfant si léger que volant.

Claude Roy